« La confiance n’exclut pas le contrôle »… vraiment ?

Par Pauline Goujon  – Coach et consultante IDAE Consulting

Dans les couloirs des entreprises, dans les formations en management et les séminaires d’équipe que nous animons, cette phrase revient comme un mantra. Pourtant, à y regarder de plus près, elle ne coule pas de source. Confiance et contrôle sont peut-être moins compatibles qu’on ne le pense. Retour sur une expression toute faite qui mérite d’être questionnée…

Deux mots, deux philosophies opposées

Pour comprendre la tension entre confiance et contrôle, il faut remonter à leur origine. La confiance vient du latin con (avec) et fidere (se fier) : elle désigne littéralement l’acte de placer sa foi en quelqu’un, de s’appuyer sur lui sans réserve. C’est un élan vers l’autre, un abandon consenti du doute.

Le contrôle, lui, vient de « contre-rôle » : au Moyen Âge, ce terme désignait un registre tenu en double afin de vérifier un premier document. Un acte de vigilance, de recoupement, de vérification a posteriori. Aujourd’hui encore, contrôler, c’est s’assurer par soi-même que les choses sont conformes à ce qu’elles devraient être.

Ces deux étymologies ne laissent guère de place à l’ambiguïté : d’un côté, on se repose totalement sur quelqu’un ; de l’autre, on vérifie son travail en double. Les deux termes sont, par nature, antinomiques.

Ce que nos vies nous apprennent

Cette antinomie se joue chaque jour sous nos yeux, bien au-delà du monde professionnel. Dans la relation amoureuse, par exemple, dès qu’un partenaire commence à vérifier discrètement le téléphone de l’autre ou à recouper ses emplois du temps, c’est le signal que la confiance s’est fissurée. Le contrôle ne coexiste pas avec la confiance : il en prend la place.

Dans l’éducation, les parents qui font confiance à leur enfant adolescent ne fouillent pas sa chambre ni n’espionnent ses conversations. Ils fixent un cadre, expriment leurs attentes, et laissent une marge d’autonomie. Ce n’est pas de la naïveté ; c’est précisément ce qui permet à l’enfant de grandir et d’intérioriser sa propre responsabilité.

Dans ces situations, confiance et contrôle ne cohabitent pas : l’un chasse l’autre. La confiance exclut donc bien le contrôle.

Alors comment l’affirmation exactement opposée — « la confiance n’exclut pas le contrôle » — est-elle devenue l’une des formules fétiches du management ?

D’où vient vraiment cette expression ?

Certains l’attribuent à Lénine. Cette paternité en dit déjà long sur l’idéologie autoritaire qui sous-tend ce mantra. D’autres la rattachent à un proverbe russe, doveryai, no proveryai — « fais confiance, mais vérifie » — popularisé en Occident par Ronald Reagan lors des négociations sur le désarmement nucléaire avec Mikhaïl Gorbatchev dans les années 1980. Reagan y recourait si souvent que Gorbatchev finit par s’en agacer : « Vous dites cela à chaque réunion. » Et Reagan de répondre, sourire aux lèvres : « J’aime ce proverbe. »

Ces contextes sont éloquents : on n’est pas dans la relation managériale ordinaire, mais dans la diplomatie entre grandes puissances rivales, dans la géopolitique du soupçon. La formule avait du sens là où les enjeux étaient existentiels et les partenaires potentiellement adversaires. Si tu veux la paix, prépare la guerre. Si tu veux faire confiance, garde la main sur la vérification.

Transposée dans une équipe de travail saine, cette logique guerrière perd tout son sens — et peut même faire des dégâts.

Le manager face à ses responsabilités

Cela signifie-t-il que le manager doit tout laisser faire ? Qu’il peut laisser son équipe gérer l’activité les yeux fermés pendant que lui vaque à ses propres occupations ? Certainement pas. Ce serait nier l’une des grandes responsabilités du manager : il est garant des résultats de son équipe.

Ainsi, il doit rendre compte des avancées, arbitrer, prioriser, s’assurer que les objectifs sont atteints. Un manager trop confiant qui se désintéresserait de son équipe commettrait une faute grave : l’abandon managérial est aussi préjudiciable que le micro-management.

La vraie question n’est donc pas « contrôle ou pas contrôle ? » mais « comment s’assurer de l’avancement sans déresponsabiliser son équipe ? ». Et c’est ici que le vocabulaire change tout : on ne parle plus de contrôle, mais de pilotage.

Le contrat plutôt que le contrôle

La meilleure protection contre le glissement vers un contrôle anxiogène, c’est la clarté contractuelle. Poser un contrat managérial, c’est définir ensemble des objectifs SMART — spécifiques, mesurables, atteignables, réalistes et temporellement définis — en y associant des indicateurs de performance (KPIs) et les moyens nécessaires pour y parvenir.

Quand ces éléments sont posés, partagés, discutés et acceptés, la confiance peut s’installer pleinement. Le manager n’a plus besoin de vérifier car il a créé les conditions de l’autonomie du collaborateur, qui devient ainsi responsable de ses engagements. C’est une relation d’adulte à adulte, non de gardien à subordonné.

Ce cadre contractuel crée la sécurité psychologique nécessaire à la performance. Il transforme le suivi en dialogue, le reporting en coopération, et l’objectif en projet commun.

Conclusion : et si on changeait de paradigme ?

La confiance exclut le contrôle — au sens strict du terme. Elle n’exclut pas le pilotage, ni l’exigence, ni le suivi. Ce qu’elle exclut, c’est la vérification méfiante, le regard dans le dos, la double comptabilité des actes.

Un manager qui fait vraiment confiance à son équipe n’a pas besoin de contrôler : il a construit un contrat clair, posé un cadre solide et développé une relation où chacun sait ce qu’il doit faire, pourquoi, et avec quelles ressources. La confiance y marche main dans la main – non pas avec le contrôle – mais avec le contrat et le respect mutuel.

Chez IDAE Consulting, nous accompagnons les managers dans la construction de cette relation de confiance fondée sur des bases contractuelles solides. Parce qu’un management sain commence toujours par des mots bien choisis — et des postures bien comprises.

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